Épisode 13 : La tulipomanie ! Une histoire secouée du bulbe

Épisode 13 : La tulipomanie ! Une histoire secouée du bulbe

24 juin 2021 1

Dépenser des fortunes pour une simple tulipe ? Faudrait être secoué du bulbe ! C’est pourtant ce qu’il s’est passé au 17e siècle, dans la riche société hollandaise. La spéculation est devenue délirante et, un jour, tout c’est effondré. Azade va nous raconter cette histoire incroyable, en démêlant le vrai du faux, la légende de la réalité.

Coulisses de l’épisode et sources d’Azade, épisode 13 – Tome 2;

A chaque fois, ou presque, que les éditorialistes parlent d’une bulle spéculative, il est fait référence à cette fameuse « crise de la tulipe », au 17e siècle, en Hollande.

Alors, comme nous aimons la botanique et aussi l’économie à La Folle histoire des plantes, nous avons eu envie de nous y intéresser de plus près.

Parce que ça fait sourire, bien sûr, d’imaginer que des gens puissent payer des fortunes pour frimer avec un simple bulbe de tulipe.

Voyons ça.

D’abord, l’histoire de la plante elle-même.

La tulipe, qui vient d’Asie Centrale, a beaucoup voyagé. Les bulbes ont notamment servi de cadeaux diplomatiques tout au long de la route de la soie.

Les routes terrestres et maritimes d’après un document japonais (Musée Historique des Tissus de Lyon)

Assez peu de fleurs (en dehors peut-être de la rose) ont suscité autant de passions.

Ce fut bien sûr le cas des sultans turcs, qui furent de parfaits fondus du bulbe pendant plusieurs générations, du 15e jusqu’au 18e siècle, comme c’est raconté dans cet article de Rustica.

Dont, bien sûr, le célèbre Soliman le Magnifique.

A voir son profil, on comprend bien pourquoi le turban a donné son nom à la tulipe (lire notamment ce post du blog de Véronique Mure, botaniste et ingénieure agronome).

Le motif de la tulipe a aussi beaucoup inspiré l’art turc.

La route de la tulipe a, un jour, croisé celle d’un ch’ti gars du Nord, Charles de l’Écluse, né à Arras en 1526, qui a créé un des plus beaux jardins botaniques de son temps.

Il a introduit la tulipe en Europe ainsi que le marronnier d’Inde. Et il a aussi cultivé et diffusé la pomme de terre qu’il a nommée papas (lire notamment sa biographie sur le site des archives du Pas-de-Calais).

Mais venons-en à cette fameuse crise de la tulipe, en Hollande, au 17e siècle.

Elle prend place dans une société très riche, qui domine l’Europe et même le monde avec son empire commerçant et bientôt financier.

Les Pays-Bas deviennent la « nation capitaliste par excellence » comme l’a résumé Karl Marx, avec sa gigantesque compagnie marchande, sa banque, sa bourse et, surtout, des flots d’argent (lire ce très bon papier, un peu pointu, de Capital).

Or les hollandais plein de sous adorent les tulipes (et ont les moyens de se les payer).

Double portrait de mari et femme, avec une tulipe, un bulbe et des coquillages, du hollandais Michiel Janszoon van Mierevelt, peint en 1606 ou 1609.

Tout était en place pour la formation de la bulle spéculative et son éclatement.

Mais en creusant un peu, on découvre que beaucoup de légendes entourent cet épisode. Deux en particulier :

=> sur l’origine du crash : un marin aurait mangé un bulbe hors de prix en le prenant pour un oignon (celui ou celle qui a déjà vu un bulbe de tulipe et un oignon sait bien qu’il est impossible de les confondre….)

=> sur ses conséquences : la crise de la tulipe aurait entrainé une récession économique majeure dans tout le pays et ruiné des dizaines de gens dans toutes les classes sociales.

La tulipe « Vice-roi » proposée dans un catalogue néerlandais de 1637, vendue entre 3 000 et 4 200 florins. Le salaire annuel d’un ouvrier spécialisé était alors de 150 florins…

Ces histoires et, plus généralement, le récit extraordinaire et catastrophique fait de cette crise s’appuient sur un texte publié plus de deux siècles après, en 1841, par un journaliste et écrivain britannique, Charles McKay.

Celui-ci est par exemple cité dans cet article du Monde, qui fait sinon un bon résumé de l’histoire de la tulipe et de la bulle spéculative.

Or les travaux de McKay se basaient… Sur des textes satiriques de l’époque, des pamphlets qui avaient d’abord pour but de dénoncer, sans se soucier de la réalité.

La vente des oignons de tulipe, peinture réalisée par un anonyme, 17e siècle. Musée des beaux-arts de Rennes.

C’est raconté ici, , ainsi que dans cet article de Wikipédia, complet et bien sourcé, .

Lire également les textes de Christian Chavagneux, sur le site du magazine Alternatives Économiques, ici, ou sur celui de Cairn (extrait de son livre Une brève histoire des crises financières, mais article payant, ).

Le problème est que ces fausses informations ont (et sont toujours) répétées un peu partout, sur les blogs, dans la presse même la plus sérieuse, et jusque sous des plumes prestigieuses comme celle de l’économiste et ancien conseiller des présidents américains John Kenneth Galbraith…

Allégorie de la Tulipomanie : la folie de la tulipe vue par Jan Brueghel (Brueghel le Jeune) où les spéculateurs sont représentés par des singes pour illustrer leur bêtise.

Il faut attendre 2007 et la publication des travaux de l’historienne britannique Anne Goldgar, qui est allée fouiller dans les archives hollandaises du 17e siècle pour redonner à cet épisode sa réelle dimension.

On peut lire un résumé de ses travaux (en anglais) ici et un article écrit par l’autrice elle-même sur l’indispensable média en ligne The Conversation (aussi en anglais), .

En fait les spéculateurs s’en sont sortis en perdant seulement 3,5 % de leur mise, perte qui ne risquait pas de les faire boiter. Et la crise a été circonscrite à un petit nombre de riches.

Mais le symbole est resté et la tulipomanie est devenue la référence des crises spéculatives.

Concernant l’effet Veblen (qui fait que plus un objet est cher plus on en veut), il est expliqué très clairement et avec humour dans cet autre article d’Alternatives Économiques.

A voir aussi cet extrait du documentaire Je consomme donc je suis, diffusé sur Arte.

Enfin, à propos de l’histoire de la banane scotchée de Maurizio Cattelan, qui forme l’oeuvre Comedian, RFI a dressé une intéressante synthèse et mise en perspective de l’affaire, ici.

Une visiteuse devant Comedian de Maurizio Cattelan sur le stand de la Galerie Perrotin à Art Basel Miami Beach en 2019. © David Owens

Conclusion : on peut rire des hollandais du 17e siècle et leurs tulipes, mais concernant le décalage entre nos besoins réels et nos envies (parfois ruineuses) n’est ce pas quelque chose que nous vivons nous-mêmes tous les jours lorsqu’on achète des choses finalement pas si utiles ?

Semez des graines !